Vélo Tranquille Trans-Atlas 1- 1990    

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Avec le compère Patrick Mailliard, nous sommes partis d'un endroit que nous connaissons bien, Agoudal, pas très loin d'Imilchil, dans le Haut-Atlas marocain. Nous étions bien sûr allés voir les amis, "le petit Moha" et les autres de Tabachtint, et aussi ceux d'Agoudal où nous avons laissé la voiture. Chez le cheikh Bassou elle sera à l'abri. Son fils, Brahim la protégera même de la grêle que nous prendrons à plusieurs reprises sur la tête ! Nous y reverrons Hsayn Meja qui malheureusement disparaîtra quelques mois plus tard. C'est lui qui a pris la photo où nous figurons tous les deux. (Brahim lui aussi mourra accidentellement en 2010)

Les sacs font 14 kg. C'est bien assez pour le trajet que nous voulons faire. Nous prévoyons 10/12 jours. Ce fut 12 jours de VTT, marche, extraordinaires, où nous avons dormi dans des grottes, dans des abris de village très confortables, chez des gens plus qu'accueillants, en traversant des paysages inoubliables. 


Dimanche 6 mai : départ d'Agoudal. Ce premier jour est une balade en pays connu. Halte à Tabachtint, puis à Imilchil évidemment où nous attend un couscous. Patrick écrit : "5 heures pour faire 35 km de piste ! ... Mal à la selle et souffle court sont les deux freins du débutant !"

 A Tabachtint, la mère de Moha nous avait prévenus : "Je connais des gens qui ont fait ce voyage il y a longtemps. Ils ont rencontré des animaux sauvages, des bandits ! Faites attention aussi aux falaises ! Il y a des vires très dangereuses, très étroites !" Nous sommes au 20ème siècle et certaines personnes croient encore aux légendes des siècles précédents. Quelle chance nous avons de les rencontrer !

Enfin nous arrivons à Ou-Daddi. Un vieil homme que nous rencontrons nous dit, lui, que Anargi n'est pas à deux jours comme nous le pensons mais à cinq heures de marche seulement.  La famille Ou-Daddi qui nous offre le gîte et le couvert ne peut pas nous renseigner. Elle n'est jamais allée par là-bas.

Hsayn avait été le plus sage : "Nous vous avons dit ce que nous savions sur notre pays. Ce que vous voulez faire est dur, très dur mais c'est vous qui décidez ! Que Dieu vous garde !" 

Le lendemain, une longue poussée des vélos nous conduit vers une grotte où de jeunes bergers nous font une démonstration de fronde. Une brebis qui s'égare est très vite et très précisément ramenée dans la bonne direction grâce à un tir qui claque comme un coup de fusil. 


La nuit est bonne et le temps le lendemain n'est pas trop mauvais. Il ne fait pourtant pas vraiment chaud mais nous poussons les vélos. Parfois même, nous arrivons à les enfourcher ! Nous arrivons au col d'Issermad (Tizi-n-Issermad - 2795 m.) d'où nous dominons le village de Tasreft où nous n'irons pas. Dans les verts pâturages de Tingarft n-Ayd Dawd, des nomades ont dressé leurs tentes (takhamt) qui semblent faites pour résister autant au soleil qu'à la grêle qui nous tombe dessus. 

La descente sur Anargi, (qui n'était pas à deux heures de marche !), s'annonce et je m'élance, répondant aux salutations polies que les voyageurs échangent : "La bes ?" (Ca va ?) " La bes !  Hamdu'llah !" (Ca va ! Merci ! -littéralement : grâce à Dieu !") Les gens que nous croiserons nous donneront souvent cette impression de nous voir comme des voyageurs qui ont troqué leurs mules contre des vélos et pas du tout comme des touristes égarés dont on pourrait facilement se moquer ou du moins s'étonner. Pendant ce temps, Patrick est tellement fatigué qu'il marche à côté de son vélo... même pendant la descente. "Si je monte dessus, je tombe !" articule-t-il ! Heureusement, une vieille bergerie à deux pas du village, nous permet d'étendre nos duvets à l'abri. Un homme passe et s'étonne de nous voir dormir ici alors que le village est tout près ! "Bonne nuit ! " finit-il par nous dire sans qu'on en ait vraiment besoin car très rapidement nous sombrons dans le coma des voyageurs fatigués !

Mercredi 9 Mai

Anargi du bout du monde sur l'Assif Melloul. Le brigadier de service nous a fourni quelques renseignements sur l'état de la piste que nous souhaitons prendre. Il nous invite aussi au "bureau" pour les formalités d'usage : contrôle des passeports soi-disant pour les statistiques du ministère du Tourisme ! Il ne faut pas oublier que le Maroc de ces années 90 est encore un Maroc très très policé sous la férule sévère de Hassan II ! (Voir " Notre Ami le Roi" de Gilles Perrault - Gallimard - , "Tazmamart Cellule 10" de Ahmed Marzouki - Ed. Paris-Méditerranée 2000, 87 allées de Turenne 75003 Paris - France,   "Mort Vivant" de Midhat René Boureqhat - Ed. Pygmalion/Gérard Watelet , 70 avenue de Breteuil 75007, Paris - France)


Toute la journée nous croiserons des gens, des hommes pour la plupart, certains poussant leur petit troupeau indocile, d'autres tirant à pied sur leur monture, parfois rétives en voyant nos vélos, se dirigeant vers le marché d'Anargi (soukh el Khemis- Marché du jeudi). Une journée pour aller au souk, une journée pour le marché, une journée pour en revenir ! Nos hyper Machins et leur cohue du samedi sont loin ! Parfois, nous nous arrêtons et, sans vraiment réussir à parler, nous partageons, avec ces voyageurs, une collation au bord du chemin ;  thé, pain et huile nous sont offerts. Nous partageons aussi la complicité du voyage, pour eux vital, pour nous d'agrément. Nous ressentons très fort cette solidarité entre voyageurs. "Allez, bois le thé, mange le pain, c'est l'essence pour ton moteur !" Nous échangeons des informations sur l'état de la piste. Nous apprenons qu'elle est coupée un peu plus loin. Le pont a été emporté ! Il va nous falloir faire un énorme détour par le Tizi-n-Smakt (1886 m.).  Nous faisons une halte dans un champ, une petite grange. Dans la nuit nous entendons le bruit d'un cavalier attardé. Il lance un cri  gentil pour nous rassurer sur ses intentions. Nous lui répondons par un autre cri d'encouragement puis c'est à nouveau le calme dans le brouhaha de l'assif qui déboule.


Le jeudi 10 mai, nous reprenons le sentier qui se rétrécit. Des cantonniers nous ont confirmé que le pont a bien été emporté il y a trois mois. Nous poussons pourtant une reconnaissance mais effectivement, il est absolument impossible de passer ! Dommage, la route est là, à dix mètres ! Nous faisons le plein d'eau (même sous la pluie, il fait soif !) et... demi-tour ! Nous arrivons sans trop de difficultés à trouver le petit sentier dont les pierres ont été marquées par les sabots des mules et qui nous conduira à Tillouguit.

Le Tizi-n- Smakt (Tizi = col) est loin, haut et boueux ! La boue, les paquets de glaise et de cailloux collés aux roues, la pente, raide, parfois très raide, nous obligent très souvent à porter les vélos. Pourtant, nous y arrivons, ravis, au bout de quelques heures d'efforts. Une bonne descente, un rapide, un peu glissante, nous conduit crasseux, hirsutes et hilares sur la place de Tillouguit où des gamins sympas nous entourent rapidement. Une omelette plus tard, nous prenons possession de la pièce mise à notre disposition par un cafetier. Il nous conseille même de donner notre linge à laver à une femme, ce que nous faisons. Mais quand nous voulons la payer, c'est lui qui se présente ! Nous arriverons quand même à la rémunérer en cachette. Nous apprenons aussi qu'il existe un hammam au village. Nous nous y précipitons mais devons attendre car "Le groupe électrogène n'est pas encore en route" se justifie un habitant gêné. En fait, les femmes sont encore dans le hammam. L'heure des hommes n'a pas encore sonné ! Un peu plus tard, récurés, nous nous baladons dans Tillouguit en compagnie d'une poignée de gamins dont le déjà célèbre Moha-ou-Acha qui nous sert de guide du haut de ses 12/13 ans. 

Nous les retrouverons le lendemain pendant la journée de repos que nous décidons de nous accorder. Ils nous conduisent même jusqu'à la rivière pour qu'on puisse y laver nos vélos qui en ont bien besoin. Nous apercevons un rollier ("Rari, en berbère. Parfois je les tire au lance-pierres ! "s'esclaffe Moha !), entendons un rossignol . "Chapruït ! Chapruït" chantent les enfants. J'en déduis que c'est le nom du rossignol en berbère.  Demain c'est jour de souk. Il règne déjà une certaine animation dans le village.

Samedi 12 mai 

Après un tour au souk, nous quittons Tillouguit par la piste et attaquons bientôt la longue montée qui contourne l'obsédante et omniprésente "Mastfran" ("La Cathédrale"). C'est un énorme "rocher" dont les parois verticales grimpent à plus de 1870 m. Pendant près de quatre heures nous ne voyons qu'elle et son sommet. Celui-ci nous sert de point de repère puisque le petit col du jbel Toukhsin (1820 m) est sensiblement à la même hauteur mais il est bien difficile de savoir si on approche ou non du col. Les distances, les hauteurs sont trompeuses et la piste forestière boisée de pin est un peu monotone avec ses virages à flanc de montagne qui nous laissent espérer le col toujours après le prochain... Ce prochain qui est toujours suivi par un autre ! Pourtant, (même si le premier en haut attend le deuxième pendant près d'une heure !), quel paysage ! La vallée de l'Assif n-ou-Ahansal s'étale, fermée par la barrière enneigée de l'Aroudan ! Nous savourons ces quelques instants de repos avant de poursuivre notre périple.

      

Une succession de courtes montées-descentes nous casse un peu plus les jambes et c'est assez tard et bien fatigués que nous nous arrêtons près de l'Oued Ahansal dans du foin fraîchement mis à l'abri.

 Dimanche 13 mai

La piste est assez roulante et nous arrivons assez tôt dans un des plus vieux et des plus beaux villages du Maroc. Zawyat Ahançal fut un établissement religieux, siège d'une puissante confrérie maraboutique, les Hansaliya, créée au XVIIe siècle par Sidi Saïd ben Yusuf Ahansal, saint homme et ascète. Mais sa splendeur passée ne se remarque plus guère. Le village est modeste, tranquille.

Nous louons un gîte pour la nuit et discutons longuement du trajet à suivre avec notre logeur. Notre rythme, plus lent que prévu ainsi que le détour par Tillouguit nous ont obligés à raccourcir le trajet initial, mais pour ça, il faut traverser le Jbel Timghazin. Notre choix, passer par le nord, ne lui paraît guère judicieux. "C'est long et difficile avec des vélos. Il existe un autre itinéraire, bien meilleur. Seul le début est très raide, mais après le col, (le Tizi-n-Timghazin, 3080 m.), le sentier est bon et vous serez à Msemrir dans la journée." 

 Nous l'avons remercié du tuyau et avons suivi ses conseils. Malheureusement, la suite nous prouva que si la montée au col était effectivement raide, il avait tout faux quant à l'état du sentier et la durée annoncée ! 

 Lundi 14 mai

Zawyat Ahançal est un tout petit village. Le souk y est peu fréquenté, les marchandises sont rares. Nous ne nous attardons pas car la suite du parcours risque de poser quelques problèmes. Nous savons de toutes manières que la montée au Tizi-n Timghazin se fera en poussant les vélos. Après, nous espérons que notre logeur de la nuit précédente a raison. Très vite, nous atteignons le petit village de Toughd où les instituteurs nous invitent à prendre le thé. Ce qu'ils nous disent de la suite du parcours n'est pas très encourageant :"Jusqu'au col, il n'y a pas vraiment de sentier... et après le col... c'est pareil ! Quant à l'autre côté, la descente sur Msemrir, tout le monde passe par l'oued. D'ailleurs il n'y a pas de sentier, sauf à la fin, quelques kilomètres avant Msemrir ! Les gens d'ici parlent de douze heures à dos de mulet. Vous mettrez sûrement plus avec les vélos. Vous ne voulez pas attendre demain ? On pourrait parler un peu plus ?!"

La vie de ces instituteurs est loin d'être rose. Pour la plupart originaires de grandes villes éloignées, ils vivent parfois seuls, souvent à deux trois ou quatre collègues, loin de tout. Les pistes de montagne sont fréquemment bloquées l'hiver par la neige ou les inondations. De plus, n'appartenant pas aux mêmes tribus, ne parlant pas toujours le berbère, ils se retrouvent fréquemment exclus de la vie du village. A côté de cela, il faut reconnaître que le moindre village possède son école même si c'est une majorité de garçons qui la fréquente.

Malgré la gentillesse des instits, il n'est que 11 h. du matin et nous devons absolument nous lancer dans ce qui promet d'être une drôle de randonnée !  Alors nous nous lançons. 

En quelques heures, après une bonne suée et notre première crevaison, nous parvenons à un petit col où nous attendent un chien de berger bruyant, deux ravissantes jeunes berbères et leur mère. Elles gardent leur troupeau. "Abrid Oussikis ?" ("La piste d'Oussikis ?") Sans s'étonner outre mesure, elles nous indiquent un invisible sentier qui est sensé grimper... tout droit ! Nous "parlons" un moment beaucoup avec les mains, un peu grâce aux quelques mots de berbère que nous connaissons. "Amann ?" Une des deux jeunes, vraiment ravissante, a compris. Elle court nous chercher de l'eau. Leur mère se rapproche et nous conseille de passer la nuit dans un "azib", un abri de pierres sèches. Il y en a plusieurs,  tout proches, nous pouvons choisir. "Le col, demain ! C'est mieux ! Il n'y a pas d'azib de l'autre côté."  C'est la voix de la sagesse. Nous demandons où se trouve la source et nous nous installons. Les trois bergères repartent vers leur village, trois heures plus bas. Elles reviendront demain. Ici, l'herbe est bonne. Pour nous, ce sera comme d'habitude en cas de bivouac, nourriture déshydratée et fruits secs. La soirée est calme. Au loin, dans une vallée, nous distinguons Taghia, le village des célèbres gorges. Dans les jumelles, j'aperçois même deux chacals à cinquante mètres. Un peu plus tard, alors que la nuit tombe, deux voyageurs entament la montée vers le col. Où vont-ils à cette heure ? L'un deux porte un sac en plastique rempli d'eau, pour la soif sans doute. Ils ne suivent pas la vague trace indiquée par nos "amies" mais coupent tout droit. Ils s'arrêtent quelques minutes pour discuter avec nous et rigolent bien quand nous leur annonçons notre projet de passer le col avec les vélos sur le dos !

Mardi 15 mai

Il nous faudra presque trois heures pour gravir ce fameux col (1485 m. de dénivellée depuis Zawyat Ahançal) mais comme d'habitude, la vue qui nous attend là-haut valait "le détour" ! 

Le Tizi-n Timghazin 3080 m

Les "instits" avaient raison. La descente vers le plateau n'est pas du tout roulante  et malgré toutes nos recherches, tant sur les cartes un peu imprécises que sur l'horizon, nous n'arrivons pas à localiser le col qui nous fera redescendre sur l'Imdghas. Resté un peu en arrière, Patrick se trompe de chemin mais me rejoint vite sous la tente de nomades dont nous partageons le repas. Nous repartons avec une vague idée de l'endroit où se trouve le col. Pourtant le sentier que nous suivons semble se diriger vers le nord. Nous devons y aller au flair. Un vieille bergère (quasiment Louis XV vu l'état de ses jambes !) indique, un peu affolée, une direction que je m'empresse de suivre. Et ça commence à devenir roulant. Il faut en profiter. Mais très vite, derrière moi, un cri ! Patrick me rappelle. Demi-tour ! Comment a-t-il compris que ce n'était pas la bonne route ? Je n'en sais rien ! Toujours est-il que nous réussissons à passer de l'autre côté, en regrettant un peu ce superbe plateau au gazon accueillant parce que de l'autre côté justement, c'est à nouveau du gros caillou qui nous attend. J'essaie de rouler mais c'est presque dangereux, en tous cas pour le vélo. Nous ne pouvons pas nous empêcher de maudire notre logeur de Zawyat Ahançal en nous tapant les caillasses de l'Oued Oussikis. Pour comble de malchance, des nomades que nous croisons nous annoncent que l'Oued est en crue et que, plus en aval, nous ne pourrons pas passer. Il nous font comprendre que la seule solution est de monter encore pour passer par une autre vallée. Cette fois, nous décidons de ne pas suivre leurs conseils. Aucune envie de reprendre de l'altitude si près du but ! On verra bien ! C'est peut-être un peu d'inconscience mais, au pire,  nous en serons quittes pour faire demi-tour et passer 24 h de plus sur la selle ou à côté ! En plus, un sentier qui roule nous éloigne vite de ces discours alarmistes. Le paysage est somptueux, les tapis verts confortables, la vie est belle et... CRAC ! Que se passe-t-il ? J'y comprends rien ! J'avais un dérailleur et y'a plus rien !!! Il pendouille lamentablement au bout de la chaîne et je n'en ai pas de rechange. Je n'ai même pas de "dérive-chaîne" ! Qu'à cela ne tienne, je finirai en poussant dans les côtes et j'emprunterai le vélo de Patrick si celui-ci ne veut pas pédaler ! De toutes façons, le sentier empire et personne ne peut rouler. Les méandres succèdent aux méandres et nous devons bientôt traverser sans arrêt l'oued qui, effectivement, grossit de plus en plus. L'eau est très froide et, pour éviter les bains de pieds, nous sommes parfois obligés de passer de façon assez acrobatique sur des escarpements rocheux très étroits qui surplombent la rivière de plusieurs mètres. La nuit tombe. Les méandres commencent à devenir... monotones dira-t-on pour rester polis, d'autant qu'on s'attend toujours à ce que ce soit le dernier ! Le temps n'est pas menaçant. Nous dormirons à la belle. Continuer serait dangereux.  Nous étendons les duvets en priant Jupiter qu'un orage ne nous fasse pas déguerpir pendant la nuit et nous regardons un "peu" harassés le coucher du soleil au-dessus de nos têtes.

Mercredi 16 mai

Nous sommes toujours sur le bord de l'oued Oussikis (2200 m.) et nous finissons la descente vers Msemrir par... une superbe montée au-dessus du récent (en 1990 !)  barrage à l'eau verte. Croiser les mules est un peu délicat surtout lorsqu'un bébé se trouve en équilibre sur le dos de l'une d'elles, mais ça passe. Nous faisons le maximum pour ne pas effrayer les bêtes car mine de rien il y a pas mal de vide en-dessous. Une dernière descente et on y sera. C'est assez roulant mais crac-crac, les câbles de frein manifestent leur fatigue ! Ca s'effiloche dur dans les lacets et les pieds servent souvent de frein à main ! "Faudra m'changer tout ça ce soir !" 

Bientôt les premières maisons, la civilisation... Un jeune nous invite à déjeuner chez lui et nous nous régalons avec le pain et l'huile des voyageurs. Au moment de partir,  le "tagine" arrive ! Impossible de nous en aller. Nous reprendrons nos vélos une heure plus tard en ayant oublié le goût des plats lyophilisés.

A Msemrir (1939 m), nous n'arrivons pas à faire réparer la chaîne. Je n'ai pas tellement envie de monter à Agoudal (2363 m) en poussant tout le temps. Nous cherchons un camion qui partirait. Il n'y en aura pas avant deux jours ! J'ai compris ! Je pousserai quand il le faudra ! La piste est assez roulante, succession de faux-plats et de légères descentes. Par chance, le vent est assez fort et souffle dans la bonne direction, si bien que nous atteignons assez rapidement Ayt-Ali w-Ikkou (2050 m.). La première personne que nous rencontrons est ... un instituteur qui, tout de suite, nous invite pour la nuit. Ses collègues et lui sont très heureux de pouvoir parler d'illettrisme, de pédagogie, de la non-scolarisation des filles mais bientôt, un match de foot à la TV les rend muets ! Alors nous sortons faire un tour en attendant la mi-temps !

 Jeudi 17 mai

La journée promet d'être la dernière mais quelle dernière ! De 2050 m. nous devons monter au Tizi-n Warz (Col de Warz) à 2900 m., et redescendre  vers le Tizi-n Timdwin (2720 m.) avant de nous laisser glisser vers Agoudal (2363 m.).

Devant nous, il y a la longue échine de l'Aghandou n-Warz (3019 m.) et la vallée encaissée de l'Assif n-Ougni-n-Ayt-Moussa, dominée elle-même par des reliefs ciselés dans une succession de strates concentriques. Sur les premiers escarpements, un empilement impressionnant et sans fin, de lacets, aussi serrés que monotones. On dirait que la fatigue se fait ressentir. Nous avons hâte d'en finir ! C'est amusant cette impression que l'on peut éprouver de prendre du plaisir à faire quelques chose et de souhaiter, au bout d'un certain temps, que ça se termine ! Il restera une impression fabuleuse à la fin de ce grand tour mais il ne faudra pas oublier que cela ne s'est pas fait sans ... souffrir ?

Toujours est-il qu'il va falloir pousser car la montée du Tizi-n-Warz est pentue à souhait ! 

Patrick : "Contre toute attente, Vincent s'engage délibérément sur un raccourci tiré au cordeau, et qui coupe en pleine pente, jusqu'au sommet de la côte, évitant ainsi les longs zigzags de la piste auto que nous suivons. Je ne peux m'empêcher de demeurer interdit, quelques secondes, devant tant de raideur et de hardiesse... ! Je vais même jusqu'à manifester ma désapprobation et mon mécontentement !  : Pardon ? Tu t'engages par là ?!!!" 

"Mais heureusement cette fois, la baraka est au rendez-vous. Trois petits bergers nous aident  à pousser les vélos, heureux comme des fous . Plus loin, crevés après avoir fait le plus difficile, ils repartent en courant vers leur troupeau délaissé. Je laisse mon vélo à Vincent qui, je le sens, ronge son frein, (ou ce qu'il en reste !). Devant nous, la belle montée précédant le col, est bien tentante !"

Le Tizi-n Warz n'est plus qu'à quelques kilomètres et la piste que nous avons rejointe est excellente. J'arrive vite au sommet (avec le vélo de Patrick !) et je rencontre un petit berger qui, visiblement, s'ennuie. Après quelques minutes de palabre, il me demande simplement de lui DONNER le vélo !  Même si ce n'est pas le mien, je refuse en souriant ! Lui aussi ! Tout se passe bien ! Patrick finit par arriver et la descente sur Agoudal est entrecoupée de petits cols que nous franchissons assez facilement grâce au vent qui souffle toujours dans notre dos.

En fin d'après-midi, nous bouclons la boucle. 

Nous retrouvons avec plaisir le logis des copains, aussi heureux que nous de cette "aventure", et déjà, nous échafaudons de nouveaux projets avec Moha "Achawchaw", le vieux compère des folles journées de Tabachtint.

Après douze jours de vélo très très tout terrain, nous avons cumulé près de 5600 m. de dénivelé à la montée sur près de 300 km. Nous avons eu de la pluie, du soleil et de la chance. Nous avions quand même un peu préparé l'itinéraire grâce aux cartes que nous avions achetées à Rabat à l'Institut des Cartes, mais l'imprévu, le flou des dites cartes a fait le reste ! 

Cela demeure pour nous deux une expérience extraordinaire, faite de rencontres, de fatigue, d'énervement aussi bien sûr, mais de tant de sourires complices, de gestes, avec les gens rencontrés, ceux que l'on comprenait, et les autres !

Un jour peut-être, je raconterai le retour vers Kénitra chez Aziz et ses soeurs, dont la belle Malika, la magnifique marche entre les lacs de Tisli et Isly près d'Imilchil et mon insolation ; l'épopée d'Aghbala en compagnie de Ali Aït Saïn dit "Ali-le-Hippy", et ma visite du toit de "l'hôtel" à l'aube...

    

 

Texte de Patrick Mailliard et  Vincent Mérand     

Photos V.Mérand sauf photo 1 : Hsayn Meja       

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Il ne faut pas oublier la cartographie :  Institut des Cartes. 31 Avenue Moulay Al Hasan à Rabat

La Grande Traversée de l'Atlas Marocain : Michael Peyron 1984

© Vincent Mérand2004