GR20 Sud - Corse - 31/07 - 8/08/2003

  (montagne)


Informations pratiques  

Sous le signe du feu 

15/07/03 Le sac !

  Même si les derniers pas de l’an dernier semblent tellement proches, ce n’est plus vraiment pareil. Je repense à cette photo de l’an passé, à l’intersection des voies Nord et Sud, c’était hier, oui, et pourtant, (est-ce déjà l’habitude ?), c’est à la fois plus tranquillement, plus sûr de moi que je fais mon sac même si l’appréhension est là, quelque part dans une poche, peut-être même dans deux ! Ceci dit, j’ai gagné plus d’un kilo par rapport à l’an dernier. Le duvet de Guilhem, mon fils, fera l’affaire (600 g en moins) et un monoculaire à la place des jumelles fera gagner 150 g ! Le sac ne fait plus que 15,5 Kg !

A part ça, Yvan Colonna vient d’être arrêté après sa cavale de quatre ans par les hommes de Super-Sarko. Le « référendum-consultation » a eu lieu le lendemain et Super Sarko s’est pris une gamelle. Je suis heureux de repartir dans cette Corse que j’ai l’impression de connaître un tout petit peu mieux à présent. Je prends le train –bateau demain et c’est bien. 

16/07/03

Une petite course vers le terminal 1 à Marseille histoire de mouiller la chemise et c’est l’embarquement sur le Girolata comme une lettre à la poste. Il n’y a personne sur ce bateau. Danièle Casanova et Napoléon sont dans le coin, tout va bien. Une revue m’apprend qu’il n’y a pas de serpents venimeux en Corse, c’est encore mieux ! Il faut renouer avec les habitudes et se diriger tranquillement vers le restaurant, souper corse copieux et absolument pas mérité (les efforts sont à venir !) une visite à la cabine de pilotage s’impose. Les élèves officiers n’ont pas toujours réponse à tout, heureusement, mais c’est instructif : j’apprends l’existence de « faux-échos » sur les radars : ça apparaît, fugitif, et disparaît. Je me rends compte aussi que les distances sont particulièrement trompeuses au ras de l’eau : un navire est visible, bien éclairé, semble-t-il à quelques kilomètres. L’écran nous indique que cette cible (« target » sur le radar !)  se trouve en fait à plus de 20 km ! Enfin bref, la nuit est belle et c’est tant mieux.

 17/07/03 Vizzavona - les Bergeries de Capanelle

  A peine réveillé, il faut sortir du lit, de la douche, du bateau…Au passage, un officier vise mon sac-à-dos et s’enquiert de mon périple. « Ah, le GR20 ! Un de nos clients s’est fait rapatrier il y a quinze jours. Lors de la première étape, il a été mordu par un serpent qui s’était réfugié dans son duvet. Directement sur Paris. Et on ne sait pas ce que c’était comme serpent… Bon courage !!! » Tu parles qu’on ne sait pas, puisque les serpents venimeux sont supposés ne pas exister en Corse ! Enfin, on peut se dire que ça se passait au nord ! Pour l’instant, il faut aller repérer la gare… et sauter dans le train. Ils ont changé les horaires depuis l’an dernier et ils ne m’ont même pas averti ! Le brinquebalant fonce donc lentement vers Vizzavona. On traverse des bois brûlés sans doute l’an passé puis, conformément aux nouvelles diffusées, les canadairs survolent le train. La fumée est bien visible dans la vallée de la Gravone et ça sert un peu le cœur. Ça a brûlé et ça brûle encore. Mon ami, Dominique Ottavi me dira que le feu a pris presque devant chez lui à Sinale, a sauté par-dessus sa maison et a commencé à remonter la vallée vers Bocognano. Ces paysages nucléaires noirs et blancs me mettraient presque en colère ! Enfin, je me dis qu’avec les feux, c’est peut-être comme avec les attentats : si on ne se trouve pas trop loin (mais pas trop près quand même !) on a des chances pour que ça ne reproduise pas deux fois de suite. J’ai un peu les mêmes craintes que cette femme très sympa rencontrée au refuge d’Asinau avec son mari, leur fils et leur neveu. Elle disait qu’elle redoutait plus les feux que les orages ! Depuis, j’ai appris qu’un feu peut progresser à 5/6 km/h. Les morts qui se sont fait surprendre dans l’Estérel étaient âgés et ne pouvaient pas courir. Est-ce encourageant ?… Pour l’heure le train arrive à Vizzavona et c’est tout naturellement que je m’installe à la terrasse du buffet de la gare pour prendre enfin mon petit déjeuner. J’ai à peine trempé les lèvres dans le café que la patronne, accompagnée d’un gendarme, demande à la demi-douzaine de personnes qui ont fait comme moi, d’évacuer le café. Déjà un périmètre de sécurité a été délimité ! Une serveuse un peu rigolarde me confie que « En allant faire la plonge, Jean-Baptiste a trouvé un pain de plastic collé à porte ! » Et elle ajoute : « On se croirait en plein Pétillon ! » (voir « Palmer, l’Enquête Corse »). La fille du patron ajoute : « On n’est pas à Beyrouth quand même ! » Amusant quand on sait que Beyrouth a retrouvé la paix depuis presque dix ans ! Tout cela pourrait être drôle en effet mais en attendant, Dominique, le patron du bar restaurant épicerie, n’en peut plus. Il craque et s’écroule en larmes dans les bras de sa fille. Il paraît que le pain de plastic ne pouvait pas exploser, le système de mise à feu n’était pas « opérationnel ». Alors ? Vengeance, intimidation, racket … ? En tous cas, la cause corse semble bien éloignée de ce genre d’incident.

Pour le moment, je me soucie de mon ravitaillement. Le boulanger pointe son nez au volant de sa camionnette mais ne veut pas me vendre de pain. « Je n’en vends qu’à la patronne moi ! » Celle-ci lui demande de me laisser une baguette dont elle me fera même cadeau ! Tout le monde attend les démineurs de Bastia et moi c’est le GR20 qui m’attend ! 

C’est bon de retrouver le rouge et blanc du GR. Un peu moins de 5 h.00 sont prévues pour rejoindre les bergeries de Capanelle. Bien sûr, ça monte mais rien à voir avec le premier jour de l’an passé ! C’est même une excellente rando de dérouillage d’autant qu’il y a beaucoup de plat avant d’entamer la grimpette finale. A midi, faute de mieux, c’est un sandwich aux figues moelleuses qui m’a « calé », si bien que le goûter se fait copieux à l’arrivée : charcuterie corse et Pietra ! Adiu lou régime !

Sur le chemin, il y a eu un pic épeiche qui s’est longuement laissé admirer, des bébés piou-piou qu’il faut prendre garde à ne pas écraser tellement ils sont intrépides. Il y a eu aussi les seules plaques de neige encore vivantes, il y a eu des bergers, et même des bergères ( ?) qui faisaient la vaisselle perdues dans la montagne. Que font-elles là ? Elles déclarent qu’elles ne font plus de fromage. Sont-elles juste en vacances au frais dans les aulnes ?

  Il y a eu tout cela dans l’odeur, les odeurs,  du maquis corse : curry (grâce à « l’immortelle italienne » – c’est le nom que lui donnera le gardien poète du refuge de Paliri – mais que j’ai trouvée ensuite sous le nom d’immortelle stoechas – Helichrysum stoechas) ; odeur de miel, et puis de sueur aussi !

  18/07/03 les Bergeries de Capanelle - Refuge de Prati

 Le réveil est facile, la nuit a été bonne et douce. Bien sûr, certains courageux sont presque arrivés alors que l’eau de mon café commence à peine à bouillir mais peu importe, c’est maintenant une habitude, l’habitude du traînard de 8 h00 !

 La lune est bien là, les bergeries sont attirantes et c’est parti pour un hors-piste d’une heureF1000004.jpg environ où, de temps en temps, quelques cairns pourraient faire croire qu’il s’agit du bon chemin.  Heureusement le flanc de la montagne est carrossable et le petit pont d’où repart le sentier est facilement localisable. Aucun endroit n’est vierge, les chasseurs passent partout, les traces sont nombreuses.  Et ça repart, en descendant doucement, puis en plat, et ça redescend à nouveau. Tout est beaucoup plus calme que l’an passé. Côté paysage bien sûr : jamais je n’aurais osé un hors piste d’une heure dans le nord. Côté affluence aussi. Je ferme la marche sans doute mais je ne double personne et personne ne me dépasse. Beaucoup plus de monde par contre dans l’autre sens ! Les accès en voiture sont plus nombreux dans le coin et les randonneurs d’un jour aussi évidemment. Les étapes sont plus faciles même si elles peuvent être souvent plus longues. Alors tant que ça roule, la machine à penser fonctionne à fond. C’est incroyable comme en marchant les idées fusent de partout, en vrac, se chevauchent, s’enchevêtrent, s’élèvent comme des oiseaux et puis plouf, chassées par d’autres, elles s’effilochent et s’évanouissent. Combien de chansons, de mélodies j’ai pu commencer et laisser tomber. Parfois c’est carrément un nouveau roman qui s’échafaude… et le plus étonnant c’est que j’ai quand même l’impression de faire attention au paysage ! Enfin, pour le moment, après le farniente, la machine à idée grippe tellement ça grimpe ! Et paradoxalement, les yeux rivés sur les chaussures, le paysage disparaît un peu avec la difficulté. Des clins d’œil de plus en plus fréquents appellent le sommet en vain. Franchement, six cents mètres à prendre en fin de journée, ce n’est pas du jeu. Je proteste, je me crois arrivé mais ça repart de plus belle et j’ai soif ! Evidemment, j’y arrive quand même à ce fichu col Boca d’Oru (1850 m.) et si la vue est belle, il y a comme un voile sur la côte Est.

 D’ailleurs plus le refuge se rapproche, plus la lumière change. Le dernier plateau est superbe, il ne manque qu’un petit lac pour que tout soit parfait. La sécheresse est réelle et rares sont les ruisseaux. Heureusement, presque toutes les sources annoncées étaient alimentées.

Boca d'Oru (1850 m) au fond, la mer, toujours voilée.

La lumière est carrément étrange autour du refuge de Prati. Il n’est pas encore 17 h.00 et je me permets de prendre le soleil en face. Des cendres atterrissent sur la tente. Un jeune discute avec le gardien du refuge. Il lui montre des photos de l’incendie qui continue à faire des ravages dans la Gravone.                                                                                                                                                                 Le ciel, soleil en face à 17h00

 Toute la soirée les cendres volent portées par un vent qui n’a pas vraiment molli. La Corse brûle à 25 km d’ici. Ce n’est pas un autre feu. C’est le même depuis 5 jours maintenant. Un monsieur avec qui j’ai parlé hier, propriétaire du refuge des bergeries de Capanelle, disait que les incendies étaient inadmissibles : « Ils sont pas assez sévères ! Pas assez sévères ! Ils les relâchent tout de suite. C’est dramatique ! On n’a pas le droit de brûler des forêts centenaires ! … Parfois, il vaut mieux tuer un homme que brûler une forêt ! »

Intéressant !  Pourvu que Super Sarko ne rencontre pas cet homme, il serait capable de lui piquer son idée !

Quant à moi, je n’ai pas souhaité poursuivre plus longtemps la discussion et pourtant, peut-être avait-il plein de choses intéressantes à raconter sur le sujet ce monsieur. C’est vrai quoi : à l’échelle du temps, il est plus long de remplacer une forêt qu’un homme non ? Bon, évidemment, si on part du principe que chaque homme est irremplaçable ! Pourtant on m’a toujours dit que personne n’est indispensable !

Il fallait bien une ou deux Pietra pour ressasser toutes ces questions après l’eau glacée de la douche. Tiens... ! Certaines personnes s’apprêtent à dormir à la belle. Bon courage ... à 1820 m. !

19/07/03  Refuge de Prati - refuge d’Usciolu

Justement, une femme qui a dormi dehors chuchote à une autre qu’elle a eu très froid. Un autre, qui rigole tout le temps sort de son buisson d’aulnes sous lequel il avait trouvé sa place et s’écrie : « Wouah, on voit la côte éclairée ! » Ses deux voisins le font taire immédiatement, il est 5 h !

Tout le monde a fini par partir. Un jeune qui semble traîner un boulet à chaque pied passe vers 8 h. devant la tente : « Je fais comme dans le Tour de France, la voiture balai… Enfin aujourd’hui, j’espère que ce n’est pas moi qu’on balaiera ! » Et il me raconte que la veille il avait trouvé un enfant qui l’avait questionné : « Qu’est-ce qu’on fait quand on est perdu ? » Il l’avait conduit à un camping. J’avais effectivement rencontré un moniteur de colo qui m’avait demandé si je n’avais pas vu un jeune en jaune. Incrédule devant ma réponse négative –j’avais dû le lui répéter !- il avait ajouté à l’adresse d’un de ces collègues : « Putain, on a perdu Julien ! » 
Le jeune s’éloigne en m’annonçant qu’il est « cassé » et qu’il va prendre une journée de repos. Il est parti de Calenzana, s’est arrêté plusieurs fois, a pris quelquefois le bus mais il tient bon. Ce qui l’attend, tout comme moi, c’est une très belle crête (entre Punta della Capella, Monte Formicola, Punta de Campalongo, de Mozza) malheureusement on ne voit toujours pas la mer des deux côtés.
On la devine sur la côte est, noyée dans la brume persistante. Vers le nord-ouest, la fumée est toujours présente. De chaque côté, les rochers sont plus que découpés et l’imagination peut facilement se laisser aller. Des planeurs blancs sifflent en tournoyant parfois très bas. Ils n’effraient pas les nombreux venturons corses qui piaillent très doucement sans vraiment être discret. Leur ventre jaune égaie un peu la roche mais se confond parfois avec l’herbe.

Juste après le col de Laparo, dans un endroit ombragé, près d’une source, le jeune « voiture-balai » s’apprête sans doute à faire la sieste. L’option est bonne, il finira la journée à la fraîche ! Je préfère continuer ! Même si je n’ai pas vraiment peur des orages, je les crains énormément !!

Le site du refuge d’Usciolu est « à deux étages ». Un bel emplacement attend ma tente « en bas ». Le gardien est en train de finir l’abri de la douche du bas. L’habituelle file d’attente de celle du haut me permet de discuter avec quelqu’un qui a aussi dormi à la belle hier soir. Il m’avoue qu’il a eu vraiment froid. Il a opté pour le confort ce soir et dormira au refuge. Il y a de la place, beaucoup de place. Quelqu’un me dira plus tard que les gardiens des refuges ont l’impression qu’il n’y a personne sur le GR20 cette année.

Une fois encore la douche est gelée mais ça me fait rire. Je refais même un shampooing ! Au bout d’une minute, j’ai à nouveau l’impression d’avoir chaud, alors je recommence et ça continue à me faire rire. On a les joies qu’on peut ! Ceci dit, il fait chaud, très chaud et je crois que je n’ai jamais autant bu. J’apprécie particulièrement ma gourde à tuyau à portée de bouche. Le fait qu’en plus, elle soit isotherme est un luxe extraordinaire. C’est la canicule, l’été le plus sec depuis 1976. Je me souviens que j’étais en Ecosse et que la seule ascension que j’avais faite, celle du Ben Nevis évidemment, je l’avais faite le seul jour où il avait plu ! Cette année, pas une goutte en vue. Rien d’autre que de la brume et de la fumée.  Un gars plutôt costaud, assez jeune, foulard retenant des cheveux blonds longs est assis silencieux et ne fait même pas attention aux quelques gouttes d’eau que ma lessive lui projette. Plus tard, une fille le rejoint et il commence à parler, sans s’arrêter. Je ne comprends rien à ce qu’ils disent et je le leur dis !  Ils viennent de la république Tchèque. Son anglais à lui n’est pas mauvais : « Peux-tu demander au gardien s’il a de la colle parce ma chaussure s’est décollée ? » Le gardien accepte de regarder les semelles mais ne peut rien faire. Je les reverrai le lendemain et même plus tard, sur la route de Propriano. Ils faisaient du stop pour aller à Ajaccio. Quatre jeunes arrivent, bientôt rejoints par deux autres. Ils se sont connus sur le GR. Je les reverrai à plusieurs reprises. Ce n’est toutefois pas du tout la même ambiance que dans la partie nord. Sans doute parce que des contacts avaient été noués au bout de trois ou quatre jours et qu’on en est justement au troisième ou quatrième jour. Mais il semble qu’en plus, ceux qui ont commencé à Calenzana sont pressés d’en finir. Beaucoup grillent les étapes. Cela ne favorise pas les contacts.

20/07/03  refuge d’Usciolu -  refuge d’Asinau                                                                                                                    l'arête des Statues  

  Levé tard couché bien tôt ! Départ  8h30 ! C’est pourtant l’étape la plus longue de cette portion. Ce sera aussi la plus belle : superbe de chez superbe comme on dit ! Le plus grand plateau de Corse (le Coscionu) succède à l’arête des Statues, longue, effilée, parfois très étroite, vertigineuse. Sur le plateau, un cochon prend peur.  Pour la première fois depuis longtemps, on retrouve l’humidité avec quelques pozzis… et puis un ruisseau aussi, qui coule pour de vrai !

Bien sûr, la montée est au bout du chemin mais ce plateau … un vrai régal ! Et puis la montée, c’est à peine si je m’en suis aperçu ! Non sans blague ! Ça montait jusqu’à la croix en passant par de superbes plats comme je les aime. Je crois d’ailleurs que les plats en altitude sont mes mets préférés ! Alors, c’est sans vraiment s’en rendre compte, que l’on arrive jusqu’à la croix au sommet du Monte Incudine (Alcudina) à 2134 m. le sommet le plus haut de la Corse du Sud. Là-haut, je retrouve les quatre jeunes qui se font photographier au pied de la croix. Je leur propose des clous. Et je repars vers le refuge qui n’est plus qu’à une rude descente de là. Bien sûr, au cas où on les enlèverait pendant la nuit, je n’oublie pas de photographier les fameuses aiguilles de Bavella qui déjà se montrent. Le planeur siffle toujours au-dessus (même si je lui ai vu le dos) et le casse-genoux se termine au refuge d’Asinau assez peuplé.

 Je trouve un emplacement minuscule juste à côté d’un flamand (décidément) que j’ai déjà rencontré et au sujet duquel je me pose certaines questions essentielles ! Figurez-vous que ce garçon a une toute petite tente et voyage avec une flamande. Celle-ci possède une tente assez petite aussi. Qu’ils fassent tente à part est donc parfaitement compréhensible. Il faut bien récupérer ! Ce qui est très intriguant c’est qu’ils font aussi « gamelle à part ». Alors ? Comme je le disais un peu plus haut, j’imagine en marchant maints scénarios. Qui sont-ils ? Où vont-ils ? Dans quelle étagère vont-ils se ranger ?J’en ferais bien un recueil de nouvelles. Pour l’instant je le maudis un peu d’avoir choisi un emplacement beaucoup trop grand pour sa tente alors que je suis obligé de planter mon palace n’importe comment dans le talus tellement l’espace est exigu. 

Les aiguilles de Bavella vues du refuge d'Asinau (Nord)

 Comme d’habitude, il faut attendre son tour pour la douche. On discute. Un jeune vient de se faire fouiller le sac par un cochon. Juste là, près du refuge. Il le lave à grande eau tellement ça sent ! Un peu plus tard, le gardien l’interpelle : « Eh ! Celui qui a intoxiqué mes cochons avec sa nourriture ! Viens voir ! »  C’est évidemment pour lui proposer quelques victuailles en dédommagement. Un autre gars d’une trentaine d’années ne va pas tarder à finir le GR. Il est parti de Calenzana où il a laissé sa moto. Demain soir il sera à Conca, soit deux étapes dans la journée (11 h.30 de marche). J’ai l’intention moi de le faire en trois fois ! Je n’ai utilisé aucun de mes jours de sécurité alors je vais en profiter ! C’est lui qui est passé à Vizzavona le même jour que moi et à qui on a raconté l’histoire des empreintes sur le pain de plastic ! Il descendait du refuge de l‘Onda (plus de 1000m de descente). A midi il a réussi à manger quelque chose au buffet de la gare de Vizzavona et il est reparti vers les bergeries de Capanelle. Je me rappelle l’avoir vu arriver, assez tard effectivement !

18 h30, ça y est, je suis propre, il est Pietra moins cinq ! Horreur ! Le panneau sur la porte du refuge indique que la boutique ferme à 18 h30 ! Le refuge se refuse ?! Non, le jeune Emmanuel, 11 ou 12 ans me crie « Closed ! » en éclatant de rire et dévale le talus pour venir m’ouvrir. Un baratin d’épicier, un sourire d’ange et un chapeau de cow-boy ! Pas vieux mais déjà un personnage. Il enseigne la bataille corse à une marcheuse. Il faut taper fort sur la table. Une bouteille de bière en fait les frais !

Un couple de Vosgiens très sympa s’installe à la table où je déguste mon poulet-riz au curry et nous voilà bientôt en train de comparer les mérites des différents plats lyophilisés. Anatole, leur neveu de 13 ans et Nathan, leur fils, 10-11ans, ont fait leur choix. Le poulet est ce qu’ils préfèrent ! Le lendemain, je retrouverai une soupe de légumes dans mes affaires sans savoir d’où elle vient. Je les soupçonne de s’en être débarrassée car ce n’était, à priori, pas leur plat préféré !

  21/07/03 refuge d’Asinau - Aiguilles de Bavella

  C’est aujourd’hui une petite promenade de moins de cinq heures qui doit me conduire aux Aiguilles de Bavella ( ou Bavedda). Et encore, j’ai choisi d’en faire le tour et de ne pas prendre la variante alpine. Je crains la descente ! Je n’ai pas envie de terminer comme l’an dernier avec le genou droit à moitié raide pendant quinze jours ! Le parcours est quasiment de niveau. Les quatre jeunes sont là et se lancent eux à l’assaut de la variante alpine.

Il fait chaud et la marche de niveau entourant chaque promontoire est parfois un peu fastidieuse. Il y a heureusement de belles choses. Les roches sont étonnantes.  Plus on se rapproche de Bavella, plus il y a du monde. On croit y être et, Oh ! Protestation, un cruel raidillon de presque trois-quarts d’heure fait regretter la variante alpine d’autant qu’en arrivant, les quatre jeunes sont déjà attablés à la terrasse du restaurant !

Les aiguilles de Bavella

Je descends plus d’un demi-litre d’Orezza (Perrier local) et cela va nettement mieux d’autant qu’avant d’entamer une affriolante salade, je me suis assuré qu’il y avait bien un moyen de dormir sur place. Le manque de produits frais (je repense encore à cette orange au refuge d’Usciolu) s’est fait plus ressentir que l’an passé. Il faut dire que si l’ensemble du parcours est moins dur dans le sud, il n’y a pas autant de haltes confortables que dans le nord. Celle-ci est la première et elle est appréciée. Une fois la douche prise, la journée est terminée. Le farniente va pouvoir commencer… après la lessive !  Pendant ce temps, Bébert, le patron a allumé un feu sous les pins. Il nettoie ! 

Le site des Aiguilles de Bavella est assurément magnifique mais c’est aussi le site le plus peuplé de Corse ! Accessible aux cars, la majorité des gens se massent sur le parking. Certains partent de Bavella pour des randonnées d’une journée, vers Zonza, Conca, ou encore vers le refuge d’Asinau. D’autres font le tour des Aiguilles par la variante Alpine. Ce col de Bavella est une chouette base de séjour. Bien sûr, pour y rester, il faut prendre une chambre au gîte ou … braver la loi. Le camping est interdit sur ce site classé. Quelques camping-cars passent la nuit, quelques personnes dorment à la belle étoile. Ils sont très peu nombreux. Curieusement, alors que tous les guides conseillent le lever ou le coucher du soleil pour profiter au mieux du panorama, il n’y a presque plus personne lorsque le soleil se couche. Je m’essaie à un panoramique perché au sommet d’un rocher où je reste, attendant la bonne lumière pendant près d’une heure.  

   22/07/03  Aiguilles de Bavella - Refuge de Paliri

 Bien sûr, au matin, les roches ne sont pas vraiment éclairées. Toujours la faute de cette fichue brume, alors au diable les Aiguilles et bonjour le soleil. Réveillé depuis cinq heures et quart (lever du jour), à pied d’œuvre 30 ‘ plus tard, je vais à nouveau me percher sur mon rocher et c’est ma foi fort sympathique.  J’ai l’impression qu’à ce moment-là, je ne pense pas à grand-chose ! La plaine de Solenzara est sous les nuages. On ne voit plus les bateaux.

 E poi, let’s go to Paliri ! A peine deux heures de quasiment descente et le refuge est là, annoncé par de charmants messages, petits papiers, certains pliés, énigmes poétiques, peintures sur pierre, sur bois, petits cœurs rouge et blanc, couleur GR. Un ermite poète tient le refuge. Il n’y a personne sur le site à 9 h30 à part lui. Tout est impeccable. Même les gaz sont immaculés alors que l’on pouvait se demander s’il ne fallait pas les changer tous les ans dans certains sites ! On voit que tout à fait l’objet d’un soin extraordinaire.

  Des petits rectangles de papiers de toutes les couleurs souhaitent la bienvenue dans toutes les langues. Dans le gîte, d’autres rectangles de couleur souhaitent une bonne nuit. A l’extérieur, sur une étagère amovible, des livres de poésie sont à disposition : Rainer Maria Rilke, Khalil Gibran sont bien représentés. Quelques aphorismes d’Oscar Wilde me lassent vite et je me rabats sur quelques magazines. Il y en a pour tous les goûts : montagne magazine, l’Equipe Hebdo, Femme Actuelle, Elle, Géo… Deux exemplaires du Petit Prince, un en Corse : « U Principellu », l’autre en Français, sont posés sur le bord d’une sorte de jardin japonais. Plusieurs petites rocailles ont été aménagées et quelques trous sur des rochers plats ont été remplis d’eau, pour les oiseaux.  Un peu partout, des sculptures sur bois, peintes, en blanc, en bleu, en rouge. Un espace est consacré aux feux de forêt, aux arbres qui saignent. Je discute quelques minutes avec ce monsieur qui a un peu la façon de parler d’un curé. « Vous avez raison de ne pas vous presser. L’endroit est magique.»

Magique oui mais ce charmant ermite ne boit que de l’eau ! Il ne vend rien. Pourtant dans le guide… ?! Sans doute estime-t-il que la société de consommation doit être radicalement remise en cause quand on randonne et que la nourriture de l’esprit est plus importante. N’empêche que celui qui arrive à Paliri sans pain ni fromage devra attendre le lendemain pour son sandwich.

 Pas l’ombre d’une canette pour m’abriter du soleil de feu qui me force à siester. Et pendant ce temps, l’incendie de la Gravone court toujours. Le bruit court qu’un tronçon du GR320 a été fermé. Ce soir, je rassure Guilhem au téléphone. Il voit des images, semble-t-il, inquiétantes de l’incendie.

Demain sera la dernière journée, dernière étape, derniers pas dans le maquis corse. Vais-je m’arrêter au premier snack tenu par le cousin de Bébert, patron flamboyant du gîte de Bavella. « Allez-y de ma part ! Il s’occupera de vous ! Moi aussi je suis de Conca. Je descends demain. On boira l'apéritif. »  Et certains prétendent que les Corses ne sont pas accueillants ?! 

Tant que l’après-midi dure, je dévore, à l'ombre, les livres mis à disposition. Un livre d’histoire écrit par un lettré du coin m’apprend des tas de choses : Pépin le Bref aurait fait cadeau de la Corse au pape car il avait une dette envers lui : le pape avait aidé son père à renverser le roi en place. Il semblerait aussi que Paoli et Bonaparte se soient fermement opposés quant à l’avenir de la Corse. Napoléon souhaitait l’aide de la France pour s’affranchir de la domination génoise alors que Paoli, artisan de la courte indépendance, était plutôt favorable à une aide anglaise. Cette opposition entre les deux hommes donnera paraît-il naissance à deux grands courants : les Paolistes favorables aux Bourbons et les « Bonapartistes » plus libéraux. Dès la fin du périple, j’ai acheté une petite histoire de la Corse et je me suis rendu compte e tout ne s’était peut-être pas exactement passé comme ce monsieur le laissait entendre mais il a eu le mérite de me faire me pencher sur l’histoire corse qui n’est pas des plus calmes comme on peut s’en douter !  Les 40 ans qui séparent Paoli de Bonaparte vont d’ailleurs dans ce sens. Un détail par contre m’a surpris, les faux-témoignages ont paraît-il été à  l’origine de nombreuses vendettas au XIX ème siècle ! Pour ceux qui veulent en savoir plus : le « Que-sais-je » sur l’Histoire de la Corse m’a bien éclairé sur cette partie inconnue de « l’histoire de France » !  

Le nouveau guide du GR20 prévient qu’il n’y a pas de ravitaillement à Paliri !

23/07/03 Refuge de Paliri - Conca

  Le refuge de Paliri est le point de départ vers la chaleur, la grosse chaleur qui sévit bien sûr 800 m. plus bas mais aussi pendant le parcours. C’est encore sous le signe du feu que je marche. La montagne est parsemée de restes d’incendies. S’agit-il des incendies de 1994 ? Impossible de le dire mais partout se dressent des troncs décharnés, grisâtres, blanchâtres, brillants, morts ; des arbousiers nains donnent un peu de couleur. Le paysage change, Bavella est loin, mais les rochers sont toujours étranges. Deux italiens de plus de cinquante ans avancent en parlant sans arrêt. Deux vasques (annoncées par l’ermite) les ont tentés. Je n’hésite pas non plus. Ils sont dans celle du dessus. A priori, nous avons le même "maillot". Et ça repart, toujours plus ou moins descendant, doucement. Une faille, un trou dans une paroi et c’est la descente finale.  

Je n’ai pas pris l’apéro avec Bébert, je ne me suis pas arrêté chez son cousin. Une chambre dans un gîte à Conca puis Porto-Vecchio, la plage de Santa Giulia, l’eau à 29°, du monde bien sûr mais pas trop et puis le retour vers Ajaccio, en bus. Je m’invite à déjeuner chez Dominique et Béa Ottavi et finis l’après-midi sur le chemin qui surplombe les Iles Sanguinaires avant de reprendre le bateau. C’est fini. Je n’ai pas mal aux genoux. C’était moins dur physiquement, et en plus j’ai pris plus de repos. De retour à la maison, Jean-Loup B. m’apprendra que le frère de Monique, Raymond, la quarantaine, est mort au refuge de Tighjettu. Infarctus pendant la nuit. Il paraît qu’il n’avait pas de problème médicaux connu, mais qu’avec ses amis, ils avaient attaqué le GR20 en marchant comme des fous.

 En quittant Ajaccio, le coucher de soleil sur les îles Sanguinaires aide un peu à tirer un trait sur ces 200 km (nord et sud) d’efforts et de plaisir. Après ce genre d’exercice, après ces rencontres, je ne vois pas la Corse d’un œil seulement esthétique. Le séjour à Paliri y est peut-être pour quelque chose. Quant aux questions que l’on peut se poser, les mêmes que l’an dernier, elles ne peuvent avoir que les mêmes réponses non ?


 

"Sò eiu l'emigrante chi và à la pidiccia   -  A l'orlu di u stradonu à meza pulvariccia..." *

 * L’Emigrante – I Muvrini

  

Informations pratiques 

Le camping est toujours interdit en dehors des endroits spécifiés (refuges et emplacements.) Cette année, j'ai décidé de gagner Vizzavona en passant par Ajaccio. Le train démarre peu de temps après le bateau si on a de la chance. (couchette de nuit, arrivée au petit matin à Ajaccio).

Il n'y a pas de problème de ravitaillement (sauf à Paliri) ni d'approvisionnement en eau.  Il peut faire frais le soir et la nuit.  Toujours en raison de l'impossibilité de réserver dans les refuges, la solution de la tente me paraît la meilleure mais j'ai vu des gens qui ont parcouru tout le GR20 sans avoir ni tente ni problème de couchage !  

La difficulté technique ou physique est moindre dans la partie sud. Aux  étapes de la partie Nord, succèdent ces 7 étapes du Sud. Beaucoup ne font que quinze étapes quand ils vont de Calenzana à Conca.

Prochaine escapade espérée : La Traversée des Pyrénées, 45 étapes en... combien de tronçons ?

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© Texte et photos Vincent Mérand-  Août 2003